Les TEXTES PRIMéS en 2017 - Cercle de la Mer

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Les TEXTES PRIMéS en 2017

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1er Prix du Concours de nouvelles du Cercle de la Mer 2017

La sirène du soir                          par Claire BECHEC

A chaque fois qu’un porte-conteneurs quittait le port, il activait ses sirènes qui résonnaient longuement le long des quais, dans la baie muette, du côté du chantier naval. Mais le seul départ que j’écoutais vraiment, c’était celui du soir, alors que j’avais pris mon service depuis de longues heures et que la nuit s’immisçait peu à peu entre les grues, fuligineuse et encore déchirée de halos plus clairs.
C’était l’heure du le dernier souffle, de la dernière mission. Le moment où je refermais les dossiers contenant tous les formulaires d’entrée et de sortie du port, pour aller écouter la dernière sirène du jour déclinant. Selon les saisons, la lumière s’attardait encore dans un ciel de plus en plus enténébré, ou la nuit triomphante enveloppait déjà la baie de son mystère.
J’étais las de ma journée de travail à la capitainerie, je m’approchais de la cafetière installée dans un coin du bureau et me servais une grande tasse de café brûlant, puis je sortais et faisais quelques pas sur les quais. Un petit signe de tête aux collègues qui regagnaient leurs voitures pour rentrer chez eux, à ceux qui arrivaient pour le service de nuit, au pilote qui s’en allait vérifier le programme des heures à venir, le nombre de cargos qu’il faudrait guider dans les eaux étroites du port.
Ma tasse dans la main, je marchais un peu le long des quais et j’allais m’asseoir sur un bloc de pierre un peu isolé, au-delà des préfabriqués. Les lumières s’allumaient partout sur le port mais aussi sur la côte d’en face, poudre de points lumineux qui effaçaient le relief industriel dessiné, de jour, par les cheminées et les grues. Le port n’était sans doute pas très beau. Ici pas de sable, mais du ciment et des blocs de pierre artificiels. J’y étais habitué. Et la nuit, l’activité humaine donnait à la baie une atmosphère irréelle, pleine de scintillements.
Assis sur mon bloc de pierre, buvant de temps en temps une gorgée de café chaud, j’attendais la musique du port. La mélodie capiteuse de mes soirs, les adieux aux hommes de terre. C’est seulement après l’avoir entendue que je pouvais regagner ma voiture et rentrer dormir de l’autre côté de la ville, comme les autres.
Les sirènes des bateaux ressemblent à celles qu’entendit Ulysse attaché à son mât par leur pouvoir d’attraction. En les écoutant, on se demande pourquoi l’on rentrerait.

C’était ainsi depuis longtemps, je n’avais pas compté les années. Depuis toujours, me semblait-il. Soudain un grondement naissait des eaux luisantes qui venaient clapoter contre le quai, et la silhouette massive d’un porte-conteneurs évoluait dans la baie, illuminée, disproportionnée. De la grande masse éclairée et iridescente s’élevait un adieu émouvant, un chant du cygne qui retentissait pendant une longue minute et se modulait selon le vent, me parvenant parfois déformé, étrangement humain
Le son de la sirène était différent à cette heure du soir de ceux qu’on entendait pendant la journée. Son timbre fascinant venait peut-être du moment, de l’entre-deux du jour et de la nuit, de leur lente union et de leur commune trémulation.

La sirène du bateau était puissante mais s’éteignait comme elle était née, brusquement, laissant place à un silence plein d’oubli, sacramentel à mes yeux.
Alors, je pouvais laisser la place et rentrer chez moi, jusqu’au lendemain.

J’ai parfois songé que ce chant était surnaturel. Qu’il n’était donné qu’aux morts de l’entendre. Et qu’ils me faisaient la faveur de me joindre brièvement à eux, chaque soir.
C’était une voix de l’au-delà, une sorte de musique des sphères. Peut-être le chœur des noyés de la baie que je désirais réentendre jour après jour.

Avec les années, à ce rituel s’en était ajouté un autre. Je ne sais plus quand il a commencé. Tout cela s’est noyé dans la brume des années, des journées de travail qui se ressemblent, des milliers de cargos qui allaient et venaient, des conteneurs empilés toujours plus haut.
Du bloc de pierre sur lequel je m’asseyais le soir, je voyais la petite falaise qui refermait sur lui-même un côté de la baie, dans le prolongement du port. Cette falaise glissait dans l’obscurité plus rapidement que nos quais, car elle n’était pas comme eux parcourue d’innombrables lampadaires blafards. Tandis que nous restions dans la lumière jusqu’au lever du jour, ce petit bras de terre, comme toute une partie du rivage, s’ensevelissait de longues heures durant.
Sur cette falaise était construite de guingois une étroite maison blanche aux volets gris, étrangement isolée et tournée vers le port. On imaginait qu’elle ne pouvait guère contenir plus de deux pièces, une en bas et une sous le toit. Le soleil couchant en éclairait la façade mais cette attention qui lui était portée n’était que fugace, comme un faisceau lumineux bientôt éteint.
Je m’étais aperçu que chaque soir, alors que je m’asseyais pour mon rendez-vous sonore, avant de quitter le port, une silhouette apparaissait devant la maison, faisait quelques mouvements avant de s’immobiliser sur un banc, dans le jardinet qui s’étendait juste devant. Une silhouette fine et sombre, aux longs cheveux parfois attachés, aux bras croisés sur un manteau épais. Une femme qui vivait là venait chaque jour écouter les sirènes du dernier porte-conteneurs de la soirée.
Elle se levait avant moi et regagnait l’entrée de sa maison, y pénétrait sans se retourner après avoir fermé les volets gris.
Au fil des mois, je ne sus plus trop si je venais m’asseoir sur ce rocher pour écouter la sirène du dernier bateau ou pour ne pas manquer ce rendez-vous tacite avec elle. Je me doutais qu’elle ne me voyait pas. Le recoin du quai sur lequel je me trouvais était en léger retrait et dans l’ombre, j’y demeurais invisible. Mais j’avais l’impression que nous avions convenu de nous retrouver ainsi.
C’était une étrange rencontre unilatérale. Je l’avais surnommée Reine car elle me paraissait, dans sa solitude semblable à la mienne, régner sur ce bout de terre presque entouré d’eau au large duquel les cargos passaient sans la voir. Une principauté bercée par le va-et-vient des navires toujours plus gros, toujours plus chargés, toujours plus illuminés au milieu de la nuit. Même derrière ses volets, les petites pièces de sa maison devaient être balayées par l’éclat blanc des porte-conteneurs qui se succédaient, éclairant une vie inconnue.
Reine ne regardait pas vers le port, pas vers moi. Il me semblait que ses yeux devaient se perdre dans les brumes de la baie, dans l’écoute du chant puissant montant des machines, et qu’elle ne regardait rien.

Il m’est venu à l’idée, un de ces soirs, qu’elle contemplait la baie depuis son reposoir car elle y avait peut-être perdu quelqu’un. Un père, un mari, un fils, un de ces marins dont on oublie les noms, disparu là ou ailleurs, embarqué sur un de ces porte-conteneurs qui frôlaient sa maison chaque jour. Ce qu’elle écoutait était peut-être un chant du cygne, l’adieu d’un être qu’elle n’avait jamais revu mais qui revenait chaque soir prendre congé d’elle.
Je ne savais pas moi-même ce que j’écoutais quand je tendais mon visage et fermais les yeux au moment où la sirène du dernier cargo crantait les eaux.

Ce rituel quotidien a duré des années. Je n’ai pas compté. Cela aurait pu durer encore des années, je ne me suis pas aperçu que le temps passait, que les choses s’effritaient. Dans ma solitude, les saisons se succédaient sans que j’y prête attention. Un jour est venu où l’on m’a dit que j’avais fini.
Je n’ai pas tout de suite compris. Fini quoi, comment.
On m’a expliqué que je devais partir en retraite, que c’était terminé, que j’allais enfin pouvoir jouir de tout mon temps, faire tout ce dont j’avais rêvé, prendre congé.
Tout cela avec les sourires de circonstances. J’ai hoché la tête, c’était comme ça, peut-être que cette liberté nouvelle allait me plaire. Il a fallu vider mon bureau, boire un verre avec les uns et les autres à la capitainerie. Le dernier jour, j’ai trouvé un drôle de goût au café que j’ai bu sur mon bloc, en écoutant la sirène du soir. Reine était immobile sur son banc, pour elle c’était un soir comme les autres. Quand le silence est revenu sur la baie, elle s’est levée, a disparu. Nous nous étions quittés, tous les trois, le cargo, Reine et moi.

Les premières semaines, j’ai vécu étrangement dans mon appartement. J’ai vite compris que quelque chose n’allait pas.
Le port me manquait un peu. Pas les formulaires, les démarches d’entrées et de sorties, qui avaient fini par m’ennuyer. Les sirènes me manquaient, et surtout ce moment précieux du crépuscule où je retrouvais Reine. Il m’était impossible d’être cet homme qui trahit par la mémoire avant de trahir par le cœur.
Chaque soir, quand la luminosité commençait à décroître, je regardais par la fenêtre les éclairages des boutiques de la rue qui s’allumaient un à un, et je songeais à la beauté blafarde des cargos qui disparaissent vers la ligne d’horizon. Les bruits de la circulation me fatiguaient et j’avais envie d’entendre à nouveau la mélodie du port et le chant des machines. Je n’avais plus rendez-vous avec personne et je voyais sur la pendule passer lentement l’heure douce où Reine devait s’asseoir sur son banc pour contempler un vide que je n’étais plus là pour combler.

Au bout de quelques mois, j’ai pris la décision de traverser la ville, un soir. De regagner le port. Mes anciens collègues, penchés sur leurs écrans dans les préfabriqués de la capitainerie, ont cru que je venais les saluer. Je n’ai rien dit.
Je suis allé à pas lents jusqu’à mon bloc au bout du quai, guettant dans le ciel les déchirures diaprées qui m’assuraient que l’heure était la bonne. Le cargo du soir commençait à faire ses manœuvres et bientôt il franchirait les eaux plates, soufflant vers le port sa sirène poignante.
J’ai attendu d’être assis, comme avant, sur le bord du rocher, pour tourner la tête vers la petite maison blanche. Lorsque le chant des machines a rempli l’entre-deux du soir, j’avais pu me rendre compte que la falaise était toujours là, ainsi que la maison aux volets gris, ainsi que le banc au bout du jardinet. Mais Reine n’y était pas.
Le lendemain et les soirs suivants, quand je suis revenu à la même heure, j’ai regardé son absence tout en écoutant les sirènes du soir et j’ai dû me rendre à l’évidence. Reine n’était plus là. Pourtant, rien ne semblait avoir changé.

J’ai hésité longuement, attendu encore un mois, ou deux. Puis un soir, à l’heure de notre rendez-vous tacite, au lieu de tourner vers le parking de la capitainerie, j’ai continué à rouler sur la voie de plus en plus étroite qui menait à la falaise. Sur les bas-côtés, les grillages ont laissé place aux bruyères, les lumières du port se sont éloignées et mes phares ont éclairé ce bout de terre recouvert de brande sur lequel Reine régnait.
Je me suis garé à quelques mètres de la maison. De près, elle ressemblait tout autant à une maison de poupée. Je distinguais une lumière ténue derrière les volets et une voiture était garée dans la cour arrière. Une émotion muette m’a saisi lorsque j’ai découvert de près le petit banc en pierre auquel menait une allée bordée d’ajoncs odorants, les volets gris que sa main manipulait, soir après soir.
Peut-être Reine allait-elle tout simplement apparaître dans l’entrebâillement, me sourire et me dire d’entrer, en soupirant que j’en avais mis, du temps.
Seulement, c’est un homme assez jeune qui a ouvert la porte, étonné.
J’ai eu beaucoup de mal à trouver mes mots. Comment lui expliquer. Je viens retrouver Reine, elle est bien là, non ? Pendant vingt ans nous avons écouté les cargos s’éloigner, presque chaque soir. Alors vous comprenez, il est plus que temps que nous nous rencontrions.
J’ai enfin réussi à lui demander si une femme vivait ici. Son expression de surprise s’est encore accrue. Cette maison était à lui depuis quelques mois, elle avait appartenu à un oncle qui n’y vivait pas tout le temps mais y venait toujours seul. Pas de femme, non. Encore moins tous les jours pendant longtemps.
Il paraissait désolé maintenant et me regardait avec compassion. Je ne pouvais que le remercier et quitter les lieux, sans même avoir marché jusqu’au banc.
C’est peut-être cela la vraie nostalgie. Le regret de quelque chose que l’on n’a jamais eu. Ulysse pendant son voyage regrette une île et une femme qu’il finira par retrouver, mais il sera sans doute déçu de les voir tels qu’ils étaient quand il les avait quittés, et non tels qu’il les avait rêvés pendant vingt ans.
Aussi se met-il alors à regretter des sirènes qu’il n’a peut-être jamais vraiment entendues.

Reine regardait la mer car elle y avait perdu quelqu’un peut-être. Je suis revenu, inlassablement, jour après jour, au bout du quai, car c’est elle que j’avais perdue. Assis sur mon rocher, un peu à l’écart des lumières du port. Un jour, j’ai vu les vagues formées par les manœuvres d’un cargo dans la baie déposer sur le rivage, un peu au-delà du quai, une chaussure de femme, avec des lacets et un petit talon. Peut-être Reine avait-elle décidé de rejoindre la sirène du soir. Que la mer qui recouvre tout la berce à l’infini.

2 ème prix du Concours de Nouvelles du Cercle de la Mer 2017


Les commodités              par  Pascal CASTILLON


Jean prit pied en haut de l’escalier gluant d’humidité. Dès qu’il entrebâilla la porte donnant accès à la galerie de pierre, une rafale salée l’assaillit. Il dut pousser fort le ventail pour sortir dans l’ombre de l’aube, quarante mètres au dessus de la mer qui grondait. Il serra les pans de sa veste de cuir. Le vent violent lui parut meilleur que l’air froid de la tour.
La tempête allait finissant. Une bande lumineuse, vers la pointe de Porz-Doun, rayait le bas du ciel d’acier. Le jour venait. Jean distingua la terre, trait sombre sur l’eau vert-de-gris. Sous les bourrasques, il monta les quelques degrés métalliques menant à la seconde galerie de fer qui ceinturait la lanterne peinte en rouge. Dans l’abri vitré, la lentille était encore tiède d’avoir projeté toute la nuit, toutes les quinze secondes, ses trois éclats rouges à travers les embruns et la pluie.
On qualifiait ces phares « d’enfer », tant ils étaient durs. Jean les appréciait pourtant. La solitude, l’extrémisme des éléments, le danger… Cette dureté justement. Et le sentiment de vaincre chaque fois quelque chose. D’exister en étant utile. Indispensable. Bien sûr, il le maudissait son phare parfois. Lorsque les escadrons de Jupiter et Neptune s’alliaient, montant à l’assaut pour, phare et gardiens, les jeter à l’eau !
Comme un premier de cordée cherchant son souffle au Tibet, un coureur dans le Tourmalet luttant pour ne pas être largué par le peloton, ou bien un voileux solitaire ballotté à l’extrême sud ; dans ces moments, pourtant choisis, pourtant espérés, il pouvait en arriver à se dire : « Mais qu’est-ce que je fiche là ? ». Le reste du temps, il aimait son feu en enfer.
Ce matin, la tempête était à bout de souffle après tout le mal qu’elle s’était donnée ces derniers jours. Certes, ils avaient connu pire. Habitués au fracas, ou résignés, les deux hommes avaient pu dormir entre leurs quarts dans la tour octogonale gardienne du Fromveur, A chaque déferlante vert sombre brodée d’argent, ils avaient ressenti les violents coups de boutoirs mettant en résonance les pierres et les ferrailles du phare.
Jean vérifia chaque vitre, s’assurant qu’elles avaient toutes résisté. La marée venait de tourner, amenant l’accalmie. Rassuré, il ressortit et s’attarda sur ce qu’il avait coutume de nommer « son balcon sur la mer ». Il resta là un moment, à admirer son univers : D’un coté, la Bretagne, tête de pont de l’Europe, et de l’autre, là-bas, loin, l’Amérique. Invisible et omniprésente. Au milieu, eux deux, Roger et lui. Et leur feu. Seuls et isolés. Même si la terre n’était qu’a moins de deux milles, par le temps d’apocalypse de cette semaine, qui serait venu les chercher ici ?  
Ce matin, sternes, goélands et mouettes tournaient partout. De son balcon venté, il les voyait de dessus. Ces derniers jours, les oiseaux s’étaient fait secouer les plumes dans leurs trous de rochers. Ils profitaient du mou qu’avait la tempête pour se ruer au ravitaillement et se dérouiller les ailes. Jean aimait les regarder prendre le vent, cherchant leur pitance et celle de leurs nichées.
Il allait redescendre pour préparer le café lorsque son œil fut attiré par un point sur la mer. Il accrocha la rambarde humide et poisseuse de sel et se pencha en avant, comme si les centimètres gagnés sur le vide allaient permettre de mieux voir. En dessous, les lames brisaient avec fracas sur l’assise maçonnée. Il sentait sur ses lèvres le goût de la mer qui lui arrivait dessus en milliards de gouttelettes vaporisées. Il s’essuya les yeux. Sur la grosse houle glauque du descendant que le vent frisait de panaches blancs, un bateau venait. Incrédule, il reconnut celui des Phares et Balises ! Nom de Bleu ! L’Ingénieur. A tous les coups c’était l’Ingénieur qui venait inspecter le phare. Un jour comme aujourd’hui !
Jean abandonna son balcon et redescendit, cramponné à la rampe pour ne pas glisser sur les marches humides. Roger n’allait pas tarder à ouvrir un œil pour son quart. Il allait râler quand il apprendrait la visite de l’Ingénieur. Avait-on idée aussi de venir les enquiquiner maintenant ? Car après une tempête pareille, l’homme en col blanc allait immanquablement trouver à redire sur l’état du phare. L’avant-veille, les vagues avaient cassé une fenêtre de l’escalier. Les deux gardiens avaient réussi à obstruer la voie d’eau sous les seaux que leur balançait la mer. Ensuite, ils avaient épongé. Au pied de la tour, les coups de bélier incessants avaient du éroder un peu plus la vieille maçonnerie. Parfois, dans de grosses tempêtes, ils sentaient vaciller la tour. Une fois, secouée par un ouragan, la cuve à mercure portant la lanterne avait débordé. Coup de chance, le feu était resté allumé… A l’instant, là haut, Claude avait repéré l’absence d’un feston de métal ouvragé, au bord du toit rouge. Et ce qu’il n’avait pas vu… Travaux d’entretien que l’ingénieur allait trouver pendants.
Roger était levé quand il arriva dans la cuisine. Devant la petite fenêtre, les mains dans les poches de son bleu, il avait les mèches hirsutes. Mais ici, on aurait pu se laver la tête tous les jours que cela n’aurait pas empêché le sel de l’air de les recoller aussitôt.
- Tu sais qui vient ?
- J’ai vu, répondit Roger, morose.
Jean n’ajouta rien. Le vent sifflait en s’infiltrant par des fentes de la fenêtre peinte en blanc. Il fit le café. C’était son tour. Puis il mit à chauffer l’épaisse poêle noire et cassa quatre œufs dans un bol qu’il vida sur le beurre brûlant. Il posa sur la table la bouteille d’eau et le pain resté mou dans son sac de toile.
- On a le temps de casser une croûte avant qu’ils arrivent.
Roger se tut. Jean savait le caractère ombrageux de son équipier. Ses silences n’étaient pas de bon augure. La visite de l’Ingénieur au sortir d’une forte tempête d’hiver était un coup en vache. Roger allait réagir. Sûr !
Après avoir rangé la cuisine ils descendirent. La porte massive ouvrait sur la plateforme maçonnée ancrée au rocher affleurant. Le bateau était à quelques brasses, luttant dans les remous. On sentait la tension de l’équipage. Par ce temps, le débarquement allait être délicat.
- Il va se faire rincer le croupion ! se moqua Jean.
Roger haussa les épaules, marmonnant :
- Ce ne sera pas assez pour le noyer !
Sur la terrasse trempée, la rambarde de fer était déformée par les lames. Ils s’acagnardèrent, dos à la maçonnerie, à l’abri des rafales. Leur arrivaient cependant, à chaque attaque, la froide dentelle pulvérisée et les lambeaux des déferlantes qu’effilochaient la roche et le vent. Les cirés brillaient, ruisselant sur les bottes. La vedette dansait tandis que le pilote, cap au phare, jouait des gaz pour ne pas se faire drosser contre la muraille de granit.
- Les cons ! maugréa Roger. Prendre de tels risques pour ça !
Jean le trouva injuste. La mer était forte certes, mais ce n’était plus la tempête. Ils étaient déjà venus par plus gros temps… Mais sans porter l’Ingénieur.
Le débarquement se fit sans casse. Roger devait regretter que l’ingénieur ne fût même pas trempé. Humidifié oui. De toute façon, ici, même les draps étaient humides. Et sans doute jusqu’au feu de la lanterne !
La visite de l’Ingénieur dura le temps nécessaire à ce qu’il visitât son premier phare en mer. C’était un jeune, nouvellement nommé. Il sembla à Jean qu’il ne souhaitait que découvrir et apprendre. Il le trouva même sympathique. Peut-être l’avait-on envoyé ici, justement aujourd’hui, pour le bizuter ?
L’homme ne fit pas de commentaires désobligeants, reconnaissant que, au sortir du gros coup de chien, il était normal que tout ne fut remis en état. Les deux gardiens trouvaient dommage que l’Ingénieur des Phares et Balises bénéficiât d’une météo en train de tourner à la clémence pour rentrer. Une promenade de touriste. Ils auraient trouvé normal, pour qu’il connût de leur quotidien, qu’il se fît brasser dans un courant de dix nœuds et rincer par quelques paquets de mer glaciale. Plus quelques lames qui savent bien faire dégueuler, même de vieux marins… Mais celui-là n’avait pas semblé malade en débarquant.
Ils s’attardèrent sur le balcon, goûtant le soleil qui avait percé, réchauffant les pierres de granit sombre et les carcasses transies des hommes. Sous eux, la vedette faisait des ronds dans l’eau en attendant de reprendre son passager.
Jean avait proposé du café. Sans oser croiser le regard rancunier de Roger qu’il savait désapprobateur. L’Ingénieur avait hésité, comme près d’accepter. Mais quelque chose le retenait. Depuis un moment Jean l’observait. Passant d’une jambe sur l’autre, allant et venant sans cesse dans le peu d’espace qu’offrait la cuisine, il regardait de droite et de gauche, dansant sur place.
- Il a des mouches vertes aux fesses ? se demanda-t-il.
L’ingénieur semblait pris d’une agitation grandissante qui n’était pas dans les habitudes guindées des représentants de l’Administration. Et soudain, n’y tenant plus, tout crispé, l’homme encravaté se dressa au mitan de la minuscule cuisine… Allons ! On était entre hommes. Alors il s’exclama :
- Mais où pisse-t-on ici ?
Les deux gardiens se regardèrent. Ce fut Roger qui, vengeur et sentencieux, répondit après un long temps de silence hésitant:
- Monsieur l’Ingénieur, ici, on ne pisse pas !
Le jeune venu du continent les regarda tour à tour. Il s’était empoigné l’entrejambe, comme pour empêcher une fuite incontrôlée.
Alors Roger conclut ironiquement :
- Car on ne peut pas pisser ici, Monsieur l’Ingénieur !…
Il prenait son temps.
- Ici, comme sur les autres feux, les ingénieurs qui ont pensé les phares ont juste oublié les commodités. Il n’y en a pas *!… Alors ici, on ne pisse pas ! Ou alors, du balcon, sur la mer ! Et en prenant garde au sens du vent !

*Authentique.

3 ème prix du Concours de Nouvelles du Cercle de la Mer 2017

ELLE ET MOI                                   par   Valérie DUPLAIX



Elle regarde le chat allongé sur le radiateur. Elle le caresse sous le menton du bout de ses doigts secs et noueux. Elle s’approche pour l’écouter ronronner. Passe lentement ses mains piquetées de taches brunes sur son pelage. Je crois remarquer que ses ongles sont trop longs. C’était le dimanche soir, chaque dimanche, que tu sortais le dissolvant, le coton, le vernis, et les limes et que tu te faisais les ongles.
— Le ciel est gris pâle ce soir, il va pleuvoir demain ! Dit-elle à l’oreille du chat.
Elle aime jouer au devin avec ce petit animal. Puis, elle vient nicher son petit nez en trompette dans la fourrure chaude et se met à respirer très fort.
— Quelle heure est – il ? 15 h 30. C’est un peu tôt. Elles arrivent plus tard.
Elle semble impatiente…
— Elles vont venir, je le sens. J’ai l’instinct. Elle a dit cela d’un ton las, sans conviction, avec un timbre un peu traînant comme un malade. Je l’observe. Mais, non, elle va bien. Tiens ! Regarde ! Elle a les joues roses. L’excitation de l’attente ? Ou les traitements et tous leurs trucs chimiques… Non, c’est sans doute l’excitation de l’attente.
— Il faut ouvrir la fenêtre maintenant… Elle parle d’une voix suppliante.
Tu vas avoir froid, attends encore un peu… J’ai envie de lui dire cela, mais elle n’a jamais été patiente. Près de cette fenêtre, dans le contre-jour, avec ses pommettes roses, dans sa robe verte bien trop grande, elle me paraît si frêle. Elle semble si fragile ; un courant d’air pourrait la renverser.
— On va les rater… On va rater leur arrivée !
Je ne sais pas à qui elle s’adresse vraiment, je crois bien que c’est au chat.
C’est trop tôt pour ouvrir la fenêtre, il fait froid.
— Tu entends ?
Non, moi, je n’entends rien.
— Mais écoute.
Elle lève un doigt vers le plafond ou vers le ciel.
Il y a peut-être un léger bruissement, un bruit de fond, une vague rumeur. Mais elle a entendu. Comme elle semble pleine d’ardeur à l’heure de leur arrivée. Elle piaffe, pétille, c’est délicieux, je suis jaloux. Je me tais.
— Il est quelle heure… 16 heures radote-t-elle les yeux fixés sur l’horloge faisant les demandes et les réponses.
Elle a pris un petit air coquin, la tête penchée, les yeux plissés et son petit sourire charmant. Rien n’a changé. Si, la couleur de ses cheveux a changé. Ses cheveux sont si courts, si fins, elle n’a qu’un duvet de moineau sur le haut de son crâne. Tes cheveux étaient noirs, sous le soleil, ils avaient des reflets de feu.
La lumière décline soudain. Elle a raison, elles vont sans doute venir ce soir. La lumière du jour prend toujours une lueur jaune avant leur arrivée. Toute la pièce devient jaune et semble rétrécir. Des ombres courent sur les murs, c’est toute notre vie sans doute qui galope ainsi à la tombée du jour. Je la regarde. Tout est si éphémère, comme ces ombres. On ne possède rien. Même pas la vie.
Elle se fige. Comme suspendue, Elle guette. On dirait un petit animal à l’affût.
– Elles arrivent ! Elles arrivent ! Dit-elle dans une expiration. Sa voix vibre. Elle tremble.
Elle a déjà les deux mains sur la poignée, les manches de sa robe rabattues découvrent ses bras blancs, si décharnés. Elle n’a presque plus la force de l’ouvrir. Que cette fenêtre est lourde. Elle veut aller sur le balcon face à l’océan. Elle a toujours aimé être fouettée par le vent marin ; c’est pour cela que nous avons acheté cet appartement au bord de la mer avec son grand balcon.
Elle réussit à ouvrir en grand les battants, le vent froid du dehors la gifle, le chat quitte son radiateur et s’enfuit le poil droit dans la chambre du fond.
Elle se penche, observe, examine, ausculte, tâte l’atmosphère du dehors. La tête dans le vent glacé, elle reprend sa longue attente. Elle espère, je ne sais quoi au juste, mais j’espère bêtement avec elle. Le cœur battant, elle contemple le ciel.
Là, penchée au-dessus du garde-fou de notre balcon du cinquième étage, elle ne semble pas avoir peur. Pour elle, dans cet instant, je ne compte plus. On dirait que je ne suis même pas là.
Maintenant, l’air se fait rare et tout devient opaque. Les mouettes par milliers envahissent la ville. Ses yeux pétillent.
Tu avais seize ans quand tes yeux me lançaient des œillades, nous trouvions toujours un prétexte pour quitter la maison de tes parents. Comme nous étions innocents ! La vie nous était que promesse. Que les arbres sentaient bon. Que l’herbe était verte. Que le ciel était bleu alors !
Ses yeux pétillent et son cœur palpite ; j’ai l’impression vague et délicieuse que le mien bât au même rythme que le sien. Elle ne s’est pas trompée, elles sont bien là ce soir, elle est radieuse, c’est son rendez-vous de la journée. Et, si je n’étais pas jaloux, je dirais son rendez-vous d’Amour. Qu’a-t-elle à calquer ses journées sur leur hypothétique venue ? Depuis quand s’est-elle entichée de ces oiseaux ? Pourquoi n’ai-je rien vu venir ? Faut-il être donc bien fou pour espérer une telle apparition ? Folle ? Ou… Bien seule ! Comme cela me fait mal. Je suis pourtant présent à tes côtés. J’ai l’impression d’être dans un autre monde. Je suis invisible. J’ai envie de lui porter un châle pour la couvrir un peu, elle est frissonnante.
Elle, elle reste le nez dehors, tend les bras en signe de bienvenue. Elle a pour ces volatiles une sorte d’attendrissement puéril pour ne pas dire gâteux. Elle doit se sentir bien seule au fond pour se mettre à parler aux oiseaux, car elle crie avec eux.
Rentre, tu dois rentrer. Fermons la fenêtre maintenant. Elle ne m’entend pas.
J’ai peur que son comportement ne la fasse conduire à l’asile ou en maison de retraite.
Elle quitte à contrecœur son observatoire, ferme la porte-fenêtre vaincue par le froid. Elle a les lèvres violacées et ses doigts sont raides. Elle s’approche et tapote avec ses ongles sur la vitre. Certaines mouettes se sont perchées sur la rambarde. Elles secouent leurs ailes, ébrouent leurs plumes et continuent leurs cris hostiles. Malgré ses petits coups sur le carreau, elles ne semblent pas le moins du monde effrayées, au contraire, elles cessent leurs piaillements, se redressent, et s’immobilisent. Cette complicité entre elle et ces oiseaux m’étonne.
Elle est absorbée par son bavardage pianoté sur la vitre avec les mouettes, qui lui répondent à leur manière de mouette : hochements de tête, ouvertures des ailes, et hop, balancements de la tête, révérences… C’est à une véritable danse de ballet à laquelle elles se livrent pour elle. J’écoute, j’écoute d’une oreille inattentive, mais mon oreille de Scout me fait entendre des séquences régulières. Je compte, elle tape en Morse ! Oui ! En morse ! Non ! Là, c’est sûr, elle n’a plus toute sa tête ! Si les voisins savaient ça ! C’est certain, on va me la placer en établissement. J’en ai la chair de poule.
Je dresse l’oreille, mes souvenirs de morse sont loin.
Tic — tic — tac toc — tac – tac silence grand toc petit tic… Ah ! Je pige un mot : — « Demain »
Voilà ! Elle est en train de leur refiler un rencard pour demain ! Une des mouettes se met à frapper son bec de façon frénétique sur la rambarde métallique du garde-fou. Non ! Ce n’est pas vrai ! Elle lui répond ! J’écoute, je compte, cela va trop vite, je ne comprends rien. Je délire. De toute façon, comment ces petites bêtes avec leurs cerveaux moins gros qu’un petit pois pourraient comprendre le morse ! C’est stupide ! Elle reprend ses tapotements « papotages » sur la vitre, les mouettes immobiles regardent en hochant la tête. Elles hochent la tête… Elles comptent ! Mais oui, elles comptent ! Ce n’est pas Dieu possible, je saisis des bribes :
– Allez dire à Robert !
Elle leur parle de moi ! Robert : c’est moi !
— Allez dire à Robert…
Mais, je vais aller la secouer un bon coup, elle verra que je suis là, elle peut me parler en face, droit dans les yeux !
Elle continue.
— Allez dire à Robert que je l’aime.
Mon cœur se serre.
— Allez dire à Robert que je l’aime et qu’il me manque
Mon cœur ralentit.
Elle frappe sur la vitre :
— Il me manque depuis déjà six ans !
Les oiseaux comptent avec la tête, moi avec les doigts.
Mon cœur s’arrête ! Six ans ! Que mon cœur s’est arrêté ! J’oublie toujours que je suis mort. C’est bête, mais ici, c’est vrai, je n’ai plus ni la notion du temps ni celle de l’espace.
Les mouettes claquent leurs becs sur la barre en métal du garde-fou et je crois comprendre :
— Nous y allons d’un coup d’aile, traverser les nuages, et le lui dire !
Elles s’envolent, et moi avec elles.
De cet instant passé avec elle, de ce rendez-vous clandestin des vivants et des morts, restent quelques plumes blanches coincées sur le garde-fou du balcon. Heureusement ! Qu’il est là ce garde-fou ! On pourrait parfois croire, dans le chagrin immense, qu’il n’y en a pas.



1 er Prix "Jeune Nouvelliste" du Concours du Cercle de la Mer 2017



Mon odyssée                        par          Jeanne BATTAIS



- Courage, mon chéri. Il faut y croire. Nous y croyons ton père et moi, alors tiens bon, me dit ma mère en enfouissant sa tête dans le creux de mon cou pour que je ne voie pas ses larmes.
- Je ferai ce que je peux, tu sais bien, mais ça m’aiderait de vous voir moins tristes tous les deux. Je suis content d’être ici. Je n’aurai plus à me déplacer.
 Le fait est que depuis ce matin je suis hospitalisé aux Enfants Malades de la Croix Rouge, un beau château-clinique près de la forêt de Montmorency. Ma chambre est au premier étage et donne sur le parc. On est en mars et je peux voir des camélias ouvrir leurs fleurs rouges, un grand magnolia couvert de pétales rose tendre et des centaines de jonquilles disséminées çà et là. La nature a un mois d’avance.
- Tu as vu cet arbre ? me demande mon père en me désignant de l’index un arbre majestueux de la taille d’un chêne et déjà prêt à sortir de drôles de petites feuilles vert printemps. Il continue : c’est un ginkgo biloba, un arbre chinois qui remonte à la nuit des temps. A Hiroshima, il y en a un en plein centre ville qui a survécu à la bombe atomique. On ignore comment et pourquoi il est parvenu à résister à la fois aux radiations et aux températures diaboliques qui ont submergé la ville. Mais il a réussi.
- Tu voudrais que je sois un ginkgo biloba, c’est ça ?
- Oui, m’a-t-il répondu en plantant son regard bleu dans le mien.
- Tu verras, je résisterai à tout ce poison qu’on m’infiltre dans les veines.
- Est-ce qu’il te manque quelque chose, mon chéri ? a demandé maman avant de partir.
- Oui, je voudrais ma goélette en ivoire, je la mettrai sur ma table de chevet. Et des Canson avec mon aquarelle.
- On te ramènera tout ça samedi.
 Je suis soulagé quand ils partent. Je crois qu’ils espéraient qu’après mon opération à la Timone, à Marseille, c’en serait fini de ma tumeur. Mais il en reste un morceau quelque part et on ne peut pas aller le chercher au bistouri, ce petit bout vicieux. Il a beau être minuscule, il m’oblige à rester coucher ou assis car il touche le lobe qui commande la marche. Alors on essaie de le zigouiller autrement, par des rayons X et de la chimio.
 Ici, j’ai vu quelques crânes chauves, comme moi. Plus d’un tiers des enfants a un cancer. Pour beaucoup, des leucémies. On a l’air de jouer les aliens dans un film de SF avec nos grands fronts dégarnis et nos arcades sourcilières vides. Ça nous donne l’air intelligent. Personne n’y prête attention. Ici on est dans une autre dimension. On m’a donné un fauteuil roulant conçu comme une voiturette. Epatant !

 Je circule comme je veux et j’ai fait connaissance de tas de gens. Certains parlent de leurs profs, de leurs cours… Pour moi ça commence demain. Ce sera la première fois que j’aurai un prof pour moi tout seul. Il paraît qu’il y en a une canon en français, une rigolote en anglais et une super-pro en maths. Dommage qu’elles ne soient pas réunies dans la même personne. C’est Lucie et Marc qui m’ont raconté ça. Ils sont là depuis trois et six mois ; Lucie vient de la Guadeloupe. Ils savent de quoi il retourne. Comme on a tous les trois douze ans on a tout de suite sympathisé. Ils m’ont emmené au parc cet j’ai pu leur sortir ma science sur le ginkgo biloba. Ils ont pris un air songeur. Tout ce qui survit nous touche, évidemment.
 C’est madame Pierrot qui est arrivée le lendemain matin pour ma leçon de maths. Elle est efficace, effectivement. Heureusement qu’elle n’a pas des lasers à la place des pupilles, je serais déjà complètement grillé ! Elle ne regarde pas les gens, elle les sonde. En tout cas, j’ai tout compris et travailler à nouveau me plaît bien. Finalement, au Château, ce serait formidable sans la maladie : on partagerait notre vie entre copains dans une espèce d’internat de luxe, on jouerait au basket dans le parc… Hormis la chouette qui m’effraie un peu la nuit avec ses chuintements et cette histoire d’anciennes fosses à conserver la glace recouvertes aujourd’hui qui ne me rassurent pas non plus, tout va bien. Notre amitié se renforce avec Marc et Lucie. Marc fait des tours de magie. Lucie veut être son assistante plus tard.

 Mon nouveau traitement m’affaiblit. Mon moral est en berne. Je suis si las et je me sens si vieux, parfois.

 La prof canon est venue cet après-midi. Elle s’appelle Fanny Dufraisse. Elle a commencé par me donner un texte du moyen-âge et rapidement, elle a remarqué que Goupil et Ysengrin ne m’amusaient pas trop… Alors elle m’a fixé avec son magnifique regard vert et elle m’a dit :
- Ça t’ennuie… On va essayer autre chose. Tiens ! qu’est-ce que c’est que cela ? m’a-t-elle demandé distraitement en désignant ma table de chevet.
- Une maquette de voilier.
- Oui, je vois bien, mais c’est une goélette, non ?
- Vous vous y connaissez en voiliers ?
- Je fais de la voile tous les étés. C’est une passion. Ici, au bout de quelques semaines, la mer me manque.
- Moi, j’ai fait de la voile à Carnac. Deux stages de quinze jours avant de tomber malade.
- Ah ! je connais bien ce coin. Je navigue souvent entre la Trinité, Quiberon et les Glénans.
 Puis elle a aspiré un grand bol d’air et fermé les yeux comme si elle sentait les algues et les embruns.
- J’ai une idée : on va voyager sur ta goélette. A chaque fois que je viendrai te voir tu auras écrit un bout d’histoire. Elle va naviguer et toi avec, parce qu’une table de chevet, ce n’est pas un lieu pour un voilier ; il s’ennuie comme tout bateau en cale sèche. Il te faut un équipage : prends Lucie et Marc ton bord. Et pars quelque part. Tu as lu l’Ile au Trésor ?
- Celle de Tintin, oui.
- Je pensais à celle de Stevenson.
- Non.
- Je te l’amènerai. Parce que quand on part en mer on va toujours chercher quelque chose. Demande-toi quoi. On en reparlera la prochaine fois.
 C’est là-dessus qu’on s’est quittés. Et déjà ma chambre avait pris d’autres dimensions. Marc et Lucie étaient désormais mes coéquipiers. Lucie, habillée en mousse du 18 ou 19ème siècle. Restait l’histoire à inventer.
 On se mit d’accord après de nombreuses discussions sur ceci : on irait chercher quelqu’un. Quelqu’un d’injustement prisonnier d’un bagne lointain. On mouillerait quelque part en Guyane et on irait le libérer. Nous étions fiévreux.
- Eh ! là ! dit l’infirmier de garde. Il est 22 heures passées : au lit !
 Pour la première fois depuis des semaines, je n’ai pas pensé à la maladie. Quand il est entré avec sa blouse blanche, je me suis demandé ce qu’il fichait à bord un court instant. Plus tard, quand le sommeil m’a pris, je naviguais sur une mer émeraude et je fixais quelque chose au loin avec mes jumelles. Au matin, je ne savais plus de quoi il s’agissait. Alors j’ai imaginé une île accueillante où l’on pourrait faire escale. Je l’ai dessinée pour la montrer à Lucie et Marc. J’ai même mis les points cardinaux sur le dessin. Ils ont ajouté une falaise ici, un cours d’eau là et une forêt assez dense.
 Quand j’ai montré ça à Fanny Dufraisse, elle m’a dit que ça pourrait être l’île Robinson. Et elle m’a raconté l’histoire d’Alexander Selkirk, qui l’avait inspirée. L’heure de français a passé en une minute.
- Et maintenant, imagine ce qui l’a fait tenir le coup, plus de quatre années seul sur son île… C’est ton boulot pour la prochaine fois.
 Pendant que l’infirmier me faisait les soins habituels, j’étais un vrai pantin : mon corps était sur place mais mon esprit cherchait à percer l’âme de Robinson.
J’ai noté le soir même ce qui me paraissait répondre à la question de Fanny :
1. La curiosité.
2. L’espoir.
3. La douceur de l’île.
4. Le prix de la vie, son unicité.

- Rappelle-toi que rien n’est jamais droit dans la vie, Mickaël, m’a dit Fanny. Ton personnage, Hector, va rencontrer des écueils, des pièges, des tempêtes…  Il aura des amis pour l’aider, des ennemis pour le trahir, il doutera, sera ralenti, souffrira, et devra utiliser toutes ses ressources pour y arriver.

 L’histoire a commencé à me hanter. J’assimile peu à peu le caractère de mon Hector, marin si noble et si courageux. Plus j’y pense, plus je sors de moi-même. Et s’il s’incarnait devant moi, ça ne m’étonnerait pas plus que ça. Peu à peu, un court roman prend forme, illustré par le talent de Marc et Lucie. Mes parents m’ont offert un portable pour que je tape mon manuscrit. Parfois, je cherche « quarantièmes rugissants » et je m’imbibe de ce que je vois pour revenir à mon texte. Hector affronte vents violents et avaries dans des décors d’apocalypse.

 Une année entière s’est passée ainsi. J’ai achevé la dernière page de l’Odyssée d’Hector il y a quinze jours. Fanny Dufraisse en a relié des exemplaires pour les 58 enfants hospitalisés ici. De nouveaux dessins se sont ajoutés à ceux de Marc et Lucie. Elle nous manque : elle est repartie chez elle, en Guadeloupe depuis trois mois. Guérie… un peu avant nous. On a reçu des cartes et des photos où l’on voit ses cheveux frisés auréoler sa jolie tête comme une couronne de lauriers. Demain, il y a une fête à l’hôpital, organisée par mes parents et ceux de Marc : nous sortons tous les deux. C’est pour dire merci, et au revoir. Lucie va revenir passer Pâques en France avec ses parents : elle sera de la partie.

 C’est vrai ; je la vois qui arrive pendant que j’aide à dresser des tables sur des tréteaux dans le parc.
- Eh ! Toi aussi tu as retrouvé une bouille de terrien ! me lance-t-elle de loin en me désignant mes cheveux.
- Tiens, Lucie, on t’a réservé un exemplaire de l’Odyssée. Tu verras, il y a tes dessins dedans.
 Fanny Dufraisse a pris la parole devant tous les enfants  et le staff de la Croix Rouge : elle a rappelé les événements de l’histoire d’Hector, surtout les plus durs et les plus critiques et puis elle a  dit qu’on était tous des marins, comme lui. Elle a salué notre courage dans la tempête, dans le tangage et dans la nuit.  Elle a été mon phare. Sait-elle à quel point ?

 
L’an prochain, je suis invité en Guadeloupe : les parents de Lucie ont un voilier de 15 mètres. On va naviguer ensemble.


1 er accessit           Les secrets de la mer               par Anne-Marie BUSNEL

La pluie était tombée dans la nuit et les pavés de la grève en gardaient encore les traces. Une épaisse grisaille s'imposait dans la fraicheur du petit matin. Mais cela ne l'empêchait pas, elle, d'être dehors alors même que le village dormait encore. Elle avait enfilé un jean délavé, un vieux sweat démodé et finissait tout juste de nouer sa natte blonde. Elle allait bientôt avoir douze ans et depuis ses six ans, elle répétait tous les matins la même scène. Elle allait au port, aussi pressée que si on lui avait donner rendez-vous. Puis, elle restait quelques temps à regarder la mer, songeuse. Ensuite, quand elle entendait sonner huit heures, elle courait jusqu'au collège. Et le lendemain, elle recommençait.


Aujourd'hui, elle entendit sonner huit heures au clocher du village mais elle ne se pressa pas de rammasser son sac tout couvert de grains de sable et de s'enfuir jusqu'à venir s'assoir derrière son petit bureau. Aujourd'hui, elle était en vacances. Elle savait que dans quelques jours, les côtes solitaires seraient bondées de touristes et de vacanciers. Mais elle viendrait quand même parce qu'elle l'avait promis à son père. En effet, il y a six ans, par un soir d'automne, là où les vents sont forts et la mer agitée, il était parti dans son petit bateau de pêche et avait recommandé à sa fille, comme il avait coutume de le faire, de venir l'attendre au petit matin. Elle était venue mais elle avait trouvé la grève déserte. Seule la vaste étendue bleue qui avançait et s'en allait au gré du vent entonnait un refrain rébarbatif, dégorgeant son écume blanchâtre sur le sable froid.
Elle s'asseya dans un coin du rocher qui entourait le petit port. Là, s'était-elle dit, elle pourrait attendre la mer qui s'était retirée au loin. Elle remarqua une vieille barque qu'elle n'avait encore jamais vue. Plusieurs petites barques et bateaux de pêche demeraient dans le port mais elle les connaissait tous. Ils appartenaient aux pécheurs qui s'en allait travailler quand le soleil se couchait et revenaient avant qu'il ne se soit levé. Mais cette barque là était différente. On n'y avait construit une sorte de petit cabanon à l'intérieur et c'est sans doute ce qui retint son attention. Elle s'approcha, innocente et curieuse. Un viel homme l'interpella :
-Allons donc, que fais-tu ici ? On ne t'a jamais appris qu'il était interdit d'entrer ainsi chez les autres ?
-Excusez-moi, répondit-elle, surprise, je ne pensais pas que quelqu'un pouvait habiter là-dedans.
-Pourquoi crois-tu qu'il y ait une cabane alors ?
-Je ne sais pas.
-Allez, file. Et que je ne te revois pas !
-Mais...
-Qu'est-ce-qu'il y a encore ?
-Comment pouvez-vous vivre dans quelquechose d'aussi petit ?
Le vieil homme ouvrit la porte du cabanon.
-Approche-toi, petite curieuse, je te laisse voir ma maison et tu me laisses tranquille. C'est d'accord ?
Elle s'avança. Une couverture de laine marron sur un vieux matelas faisaient office de lit. A côté, une pipe en bois qui fumait encore répandait dans la petite demeure une odeur de tabac froid. Et juste au dessus, légèrement déteinte par l'humidité du bois, une photographie.
-C'est là toute ma fortune ! Tu es satisfaite ?
-Qui sont ces gens sur la photo ?
-Eh bien, je te fais voir ma maison et tu insistes encore ! Ne crois-tu pas que tu dépasses un peu les bornes ?
-Je suis désolée, je ne m'en rend pas compte.
-Facile à dire !... Enfin bon, tu me rapelles mon fils. Lui aussi était curieux. Il voulait tout savoir. Alors un jour, il est parti. Il m'a dit qu'il s 'en allait découvrir le monde. Je ne l'ai jamais revu.
-C'est votre fils sur la photo ?
-Oui, c'était lui quelques années avant son départ.
-S'il vous plait, racontez-moi.
-Tu ne me laissera donc jamais tranquille !
Le vieil homme considéra un instant la fillette qui le fixait de ses grands yeux candides. Puis, il commença à lui conter comment, par sa soif d'apprendre et de connaître tout ce qui lui était étranger, son fils avait décidé de partir. Lui qui, pourtant, était tellement effrayé à l'idée d'aller étudier, étant plus jeune.
Parfois, il se reprenait, hésitait et repartait quelques années en arrière. Lorsqu'il réfléchissait pour se souvenir, il frottait sa moustache grisonante. A travers son récit, rythmé de rictus chaleureux et de silences mornes, on pouvait ressentir tout l'amour d'un père pour son fils.
Enfin, midi sonna. Le vieil homme se tu.
-Eh bien, dit t-il, il est temps que tu files, tu ne crois pas ?
Elle se leva nonchalemment, fit un petit saut pour sortir de la barque et une fois sur le sable, avant de s'enfuir comme une voleuse, elle se retourna :
-Merci monsieur, votre histoire était passionante. Je reviendrais demain.
Le vieux loup de mer sourit en la regardant s'éloigner puis il baissa les yeux sur la vieille photographie qu'il tenait encore dans ses mains.
Elle revint le lendemain comme elle l'avait promis puis le surlendemain et, bientôt, elle ne venait plus que pour entendre les histoires fascinantes du vieux monsieur. Elle restait là pendant des heures, assise sur le bord de la barque, parfois les pieds dans l'eau, quand la marée était haute, à écouter les aventures surréalistes du vieil homme. Elle oublia presque la promesse faite jadis à son père.


Le soleil ne tarda pas à s'imposer dans le paysage estival, entrainant avec lui les vacanciers enthousiastes. Cependant, chaque matin, loin du port agité, la fillette et le vieil homme prenaient le large. Et ainsi, les histoires extraordinaires du vieux marin perduraient. Le mouvement des flots et la voix du vieil homme donnait à la fillette l'impression de voyager. Il lui paraissait connaître toutes les mers et les océans. Elle se voyait à ses côtés lorsqu'il avait survécu contre les pirates, qu'il s'était battu contre la tempête et qu'il avait découvert des richesses qu'il ne se rappelait plus comment les avoir dépensées. Très vite, le goût des voyages et de l'aventure la prit à son tour.
-Un jour, déclara t-elle subitement, moi aussi je naviguerai ! Je découvrirai les océans par moi-même.
-Tu as bien raison, il n'y a rien de plus extraordinaire que la mer. Elle renferme des trésors innombrables. Je ne te parle pas des vaisseaux dont les cales sont chargées d'or et de pierres précieuses qui restent ensablés dans les fonds marins mais tout simplement de l'immense diversité des espèces qui y demeure. Et ce, autant dans le monde animal que végétal.

A ces mots, le vieux marin leva la tête, songeur. La fillette retira alors une chainette un peu noircie qu'elle portait à son cou et à laquelle était suspendue une petite pince de homard bleue. Le pendentif intriga immédiatement le vieil homme.
-Elle me vient de mon père, dit-elle. C'est un trésor de la mer, n'est-ce pas ?
-Elle est bleue, répondit le vieillard, interloqué. C'est très rare d'en trouver sur nos côtes.
Il prit le pendentif et le garda dans ses mains un instant. Il ajouta : « et cette chainette de fortune... » alors qu'une larme roulait sur sa joue rugueuse.
-Mon père me l'a donnée à la naissance comme son père l'avait fait pour lui.
-Je sais, murmura le vieil homme.
Ils rentrèrent au port, bavardant de l'automne qui approchait et du mauvais temps qui s'annonçait. La fillette, inscousiante, faisait part au vieil homme de son appréhension pour reprendre les cours et de son désir de naviguer. Lui, l'écoutait mais, contrairement à d'habitude, il ne relata pas sa merveilleuse odyssée et restait silencieux. Avant qu'elle ne s'en aille, quand elle sauta de la barque sur le sable froid de la grève, il l'attrapa et la serra fortement dans ses bras. Surprise, elle s'éloigna et ne remarqua pas le visage triste et soulagé du vieil homme.
Le lendemain, elle revint au port. Les vacanciers étaient partis et les pêcheurs n'étaient pas encore rentrés. Seule la barque avec la petite cabane se maintenait sur le sable. Elle s'approcha, hésita et frappa trois petits coups.
-C'est moi, monsieur, ouvrez-moi ! Je ne vous en veux pas pour hier, nous sommes amis après tout ! Je vous en prie, ouvrez, je veux entendre vos histoires !
N'obtenant pas de réponse, elle entrouvrit mais elle trouva la cabanne vide. Il n'y avaient que le vieux matelas et la couverture de laine étendus sur le sol. Elle parcouru  la grève de long en large mais celle-ci demeurait déserte. Quelques mouettes charognardes raillaient dans le ciel gris. Essouflée, elle s'arrêta, seule, face à l'eau froide et malicieuse qui lui caressait les pieds de son écume blanchâtre.


2 ème accessit    Le petit garçon de la falaise                 par Judith SEURRET

Mes grands-parents habitaient un joli pavillon dans une ville portuaire. Dans ce pavillon, il y avait un balcon donnant sur la falaise, puis sur la mer. Et sur ce balcon, il y avait une vitrine. Pas n'importe quelle vitrine, la vitrine à trésors de mon grand-père. Drôle d'emplacement pour ce  genre de meuble mais elle était bien là. Enfant, je passais des heures à regarder les trésors de mon grand-père. J'avais interdiction d'y toucher. Mais pour moi ça n'avait pas d'importance, j'avais aussi mon trésor : une vieille peluche hibou que je trimballais partout, et qui a été toujours avec moi où que j'aille, même après la fin de mes études. La peluche était donc bien là, dans ma valise, quand je suis parti trois jours chez mes grands-parents, dans leur cher petit port. J'aimais énormément passer du temps chez eux. Leur maison et les alentours avaient une espèce d'aura, de lumière, comme si nous étions hors du temps.
J’arrivai chez mes grands-parents. Ma grand-mère était une femme adorable et chaleureuse qui avait toujours un compliment aux lèvres. Mon grand-père en revanche, était un homme droit, distant presque froid. “Un grand timide” comme dirait mon père, son gendre. Ma grand-mère m’embrassa et me proposa une tisane.
Heureux d’être enfin en vacances, j’acceptai puis me rendit directement sur le balcon. La vitrine était toujours là, avec les trois figurines de soldat, les onze coquillages, la miniature du bateau de mon arrière-grand-père et les quatre papillons encadrés. Je restai là un moment à profiter de la brise marine et du bruit des vagues qu'on entendait au loin.
Soudain, je le vis. Assis au bord de la falaise, juste avant la mer. Un petit garçon. Ses cheveux étaient blonds comme les blés, je voyais de dos qu'il portait un chapeau de marin abîmé et une cape à l'air vieillotte bleu marine à liseré jaune. Il était là, assis sur la falaise, l'air d'attendre. Étrangement, je sentis le besoin d'aller lui demander ce qu'il faisait là. Sans prendre le temps de réfléchir, je sortis de la maison et atteignit rapidement la falaise. Le petit garçon n'avait même pas l'air de m'avoir entendu. Je m'approchai de plus en plus, il finit par se retourner.
Il avait la peau très pâle, comme si elle n’était pas habituée à voir le soleil, ses yeux étaient d'un bleu azur encore plus beau que celui de la mer en-dessous de lui.
-Bonjour ! Me dit-il avec un grand sourire.
Sa voix était toute enfantine et il s'exprimai
t en français avec un adorable accent britannique.
-Bonjour, lui répondis-je, qu'est-ce que tu fais là tout seul ?
-J'attends mon papa.
-Où est-ce qu'il est ton papa ?
Le petit garçon désigna la mer d'un geste vague.
-Par là je crois. Il devait rentrer hier, alors je suis venu l'attendre pour lui demander pourquoi il est en retard. Tu connais mon papa ? Il est capitaine de bateau ! Il part vivre des aventures fantastiques et après il a plein d'histoires à me raconter en revenant !
-Euh, je ne sais pas, comment il s'appelle ?
-William Bloom ! Et moi je m'appelle Benjamin Bloom !(il désigna son chapeau) et ça c’est mon trésor ! C’est un vieux chapeau de  papa ! C’est mon trésor !
Il regarda la mer quelques secondes et déclara :
-Je ne comprends pas... Il m'avait dit, « Je te promets Benjamin, que je reviendrai le 3 juillet, de cette année, 1951 ! Pas après »
Mon cerveau eut une légère absence.
-Pardon ? Quelle année ?
-1951. Il ne passe pas autant de temps en mer mon papa. Mais on est en 1951,  le 6 juillet, et mon père n'est pas rentré à la maison. (Il prit un air boudeur) Bon, je rentre, tant pis pour lui. Il arrivera tout seul à la maison…
Il prit un air décidé puis s’enfuit sans rien ajouter. Quant à moi, j’étais toujours sous le choc. 1951 ? C’était impossible. Comment ce garçon pouvait se croire en 1951 ? Comment quelqu’un avait-il réussi à lui faire croire que nous étions en 1951 ? Un doute étrange s’empara de moi. Pris de panique, je me mis à courir vers la maison et découvris mes grands-parents assis tranquillement dans le salon et le calendrier au mur qui affichait explicitement que nous étions en 2017. Mes grands-parents me regardèrent une seconde, l’air étonné et je me rendis compte que je devais probablement avoir l’air stupide à entrer en courant comme ça dans la maison.
-Eh bien ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Me demanda ma grand-mère en riant.
J’allais  répondre quand je croisai le regard bleu de mon grand-père, et une petite voix dans ma tête m’intima qu’il fallait mieux ne rien dire. Il haussa un sourcil et replongea dans son bouquin. Aussi loin que je me souvienne, j’avais entendu très rarement mon grand-père parler. Ma grand-mère le faisait pour deux.
Le soir venu, je vins la trouver, assise sur le balcon, comme elle le faisait souvent. L’obsession pour la vitrine de mon grand-père dont je savais si peu de choses alors que je le connaissais depuis toujours n’avait jamais cessée. Aussi, je demandai à ma grand-mère :
-Elle n’a jamais bougé cette vitrine ?
Elle secoua la tête.
-Non jamais. Personne, même lui ne l’a jamais ouverte depuis qu’on l’a installée ici.
Un silence s’installa.
-Tu sais lequel de ces objets est le plus précieux pour ton grand-père ?
Je secouai la tête. Elle se leva et désigna le bateau miniature en haut de la vitrine.
-C’était le bateau de son père. Un bon marin. Mais son navire a été coulé quand ton grand-père était enfant. Dans ces eaux. Termina-t-elle en désignant la mer d’un geste vague.
Mon cerveau tilta et ma question sortit instinctivement de ma bouche :
-Quel était le nom du père de grand-père ?
-William Bloom, ton grand-père est originaire d’Angleterre, tu ne le savais pas ? Ne me dis pas que tu n’as jamais remarqué son accent.
Mon sang ne fit qu’un tour, William Bloom ? Mais et si le garçon sur la plage était... Abandonnant toute pensée rationnelle par rapport à ma découverte de la journée, je bondis presque de ma chaise et m'exclamai
-William Bloom ? Son bateau a été coulé ? Grand-mère ! Son bateau a été coulé quand ?!
-Calme-toi enfin ! Ça te tient à cœur à ce point ? Sourit-elle.
-C'est important grand-mère dis-le moi !
Elle fit mine de réfléchir et m’annonça :
-Je ne sais pas la date mais… Je sais que ton grand-père a perdu son père quand il avait neuf ans. C’était donc… en 1951. Et comme personne n’a jamais su exactement quand son bateau a été coulé. Ils l’ont annoncé à sa famille… Attends un peu, le 6 juillet je crois.
-Impossible, affirmai-je, le six juillet c’était aujourd’hui.
Ma grand-mère fut surprise par ma réaction mais affirma d’un air sûr.
-Non… C'était effectivement le 6. C’est la date qu’ils ont mis au cimetière, il me semble.
Le 6 juillet… Si ce garçon était vraiment mon grand-père, il avait appris la nouvelle aujourd’hui, en rentrant chez-lui, il y avait exactement 66 ans. Cette aventure avec le garçon au chapeau marin qui m’avait parue si absurde au début de la journée me parut d’un coup tellement réelle, tellement urgente. Le soir allongé dans mon lit, je pris une décision. Que l’on soit vraiment en 1951 ou pas sur cette falaise. Il fallait que je revoie ce garçon. Une dernière fois.
Le lendemain matin, je pris ce dont j’avais besoin, le mis dans ma sacoche et me dirigeai d’un pas pressé vers la falaise. Sans surprise, j’y trouvai le garçon. Quand il se retourna vers moi, je vis que son visage était trempé de larmes. Il me regarda puis dit d’une toute petite voix :
-Mon papa n’est plus là, (il désigna la mer), ma maman m’a dit que… Qu’il était là maintenant, et qu’il ne reviendrait pas.
Le garçon désignait le ciel qui était d’un bleu parfait. Puis il enleva son chapeau de marin et je vis qu’il s’apprêtait à le lancer par-dessus le bord de la falaise. Je l'empêchai d’un geste.
-Je n’en veux plus. Ce trésor était aussi à mon papa. Se justifia-t-il
-Non vraiment garde le. Crois-moi, d’autres gens seront heureux de le regarder plus tard.
Puis, je fouillai dans ma sacoche, en sortit ma peluche hibou et je la tendis à Benjamin.
-Tiens. C’est mon trésor aussi. Tu en as plus besoin que moi.
Il regarda la peluche avec les yeux écarquillés. Puis, il la prit timidement, la regarda, puis, à son tour, me tendit son chapeau de marin.
-Tiens. Toi aussi tu en auras besoin... Si un jour tu deviens marin comme mon papa. Ce serait bien...
Un peu surpris, je pris le chapeau.
-Tu es sûr ?
Le garçon hocha la tête. Puis il regarda vers le large, me regarda à nouveau et me dit en souriant :
-Merci… Je vais beaucoup mieux maintenant. Je promets que je prendrais soin de ton trésor. Il faut que je rentre. Ma maman m’attend.
Puis, sans rien ajouter, il courut vers le chemin de la falaise avant d’y disparaître. Je restai là un moment, sans trop savoir si j’avais fait quelque-chose de bien ou pas. Mon regard se posa sur le chapeau. Je le mis soigneusement dans ma sacoche et décidai de rentrer. Sur le balcon, je trouvai mon grand-père qui regardait sa vitrine. Je la connaissais par cœur, pourtant, un objet inhabituel attira mon œil : Une vieille peluche hibou toute rapiécée était posée tout au-dessus des étagères de la vitrine, à la place du bateau miniature, qui se trouvait maintenant sur celle juste en dessous. Je fis la remarque à mon grand-père qui me dit simplement :
-Elle a toujours été là voyons. C’est mon plus précieux trésor : “le trésor de l’inconnu”.
Cette fois, je l’entendis parler avec un familier accent britannique. Alors, d’une main hésitante, je sortis de ma sacoche, le vieux chapeau de marin et le tendit à mon grand-père. Il la regarda un moment, puis les yeux brillants, il sourit.


 
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